Brisez les bons et les justes !

25 décembre 2012 | Commentaires (4) | Zarathoustra

Ô MES FRÈRES, AVEZ-VOUS DONC COMPRIS MA PAROLE, ma mise en garde contre les bons et les justes ? Et ce que j’ai dit jadis, il y a longtemps, sur le « dernier homme », vous l’avez compris ? Vous vous rappelez, le plus laid, le plus méprisable des hommes : l’homme d’aujourd’hui, cultivé, imbu de lui-même, qui se croit la mesure de toute chose, qui ratatine tout alors même qu’il est incapable d’enfanter quoi que ce soit ! Vous vous rappelez ? L’homme dont il s’agit de venir à bout !

Dites-moi, les bons et les justes ne représentent-ils pas le plus grand danger pour l’avenir de l’humanité ? Ne sont-ils pas précisément les plus laids des hommes, les hommes les plus méprisables, les « derniers hommes » ? Ceux qu’il faut à tout prix surmonter pour pouvoir avancer en direction du surhomme ?

Allez, brisez, brisez-moi les bons et les justes ! Brisez-moi les plus laids des hommes, les « derniers hommes » et toutes les valeurs qu’ils incarnent ! – Ô mes frères, vous avez compris ma mise en garde ? Alors brisez-moi sans délai tout ce beau monde, en vous et en dehors de vous !

***

Traduction littérale

Ô mes frères, avez-vous aussi compris cette parole ? Et ce que j’ai dit un jour du « dernier homme » ? – –

Chez qui se trouve le plus grand danger de tout avenir humain ? N’est-ce pas chez les bons et les justes ?

Brisez, brisez-moi les bons et les justes ! – Ô mes frères, avez-vous aussi compris cette parole ?

***

Il s’agit ci-dessus de la partie 27 (sur 30) du douzième chapitre (« De vieilles et de nouvelles tables ») de la « Troisième partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas). Les précédents chapitres se trouvent ici.

4 réponses à “Brisez les bons et les justes !”

  • Fedi Jemli dit :

    Hello Michel!

    Il me semble que cette interprétation correspond en partie à la pensée de Nietzsche, mais je voudrais répéter l’arrière-fond chrétien bien connu de l’auteur (son père était pasteur) qui me permet de comprendre le « dernier homme » dans le sens biblique précis que revêt cette acception, et non dans le sens d’une expression voulant dire: »homme méprisable », « laid », rebut de l’humanité, dernier des derniers, etc.

    Voici le texte:
    En 1 Corinthiens 15:45-49, l’apôtre Paul écrit: « 45. Le premier homme a été fait en âme vivante; et le dernier Adam en esprit vivifiant. 46. Or ce qui est spirituel, n’est pas le premier; mais ce qui est animal; et puis ce qui est spirituel. 47. Le premier homme étant de la terre, est tiré de la poussière; mais le second homme, savoir, le Seigneur, est du ciel. 48. Tel qu’est celui qui est tiré de la poussière, tels sont aussi ceux qui sont tirés de la poussière; et tel qu’est le céleste, tels sont aussi les célestes. 49. Et comme nous avons porté l’image de celui qui est tiré de la poussière, nous porterons aussi l’image du céleste. »

    Voici ma glose:
    Tout d’abord, Adam en hébreu veut dire « homme ». Nous sommes dans un contexte d’explication sur la résurrection des corps, à laquelle s’attend le chrétien à la fin des temps. Paul explique qu’Adam est venu avant Jésus-Christ. Adam est un homme, il est tiré de la poussière selon le récit de la Genèse, il est terrestre, et surtout il est pécheur. Jésus-Christ est aussi homme, mais il est en même temps Dieu et c’est pourquoi il vient du ciel (céleste) de par son incarnation. Aux v.48-49, l’apôtre explique qu’il y a une transmission de père en fils, c’est-à-dire par le sang et la chair, de la condamnation qui consiste à être séparés de Dieu. Tous les hommes sont sous cette condamnation depuis Adam, et le dernier homme,Jésus-Christ, est venu du ciel pour sauver ses disciples, qui doivent lui ressembler (les célestes), de la condamnation.

    Si l’on revient à Nietzsche maintenant:
    A mon avis, Nietzsche ici critique les chrétiens, parce qu’ils se veulent bons et justes pour ressembler à Jésus-Christ, je me base sur la citation du « dernier homme ».

    Ce que je retiens de bon ici, ce n’est pas sa critique du dernier homme et de ses imitateurs, mais sa méfiance envers les bien pensants, envers ceux qui dégoulinent de bons sentiments (qu’on peut malheureusement aussi trouver dans les églises), dans le sens où ils cherchent à transformer la société d’après leur idéal. Ce sont les idéalistes, les idéologues de notre temps. (Par exemple les pédagogues de la HEP, qui cherchent sincèrement à faire le bien, mais qui en poursuivant l’utopie font à vrai dire beaucoup de mal aux élèves.)
    Je crois que Nietzsche attaque avant tout la tradition des Lumières, les droits de l’homme, qui sont très dangereux parce qu’ils imposent une norme morale à n’importe quel contexte, et surtout de façon très douce, sous couvert de bons sentiments. D’où le terme de « totalitarisme doux » qu’on peut utiliser pour désigner le régime dans lequel nous vivons.

    Je pense que Nietzsche estime, et c’est à juste titre, que l’idéologie humanitaire issue de l’humanisme puis des Lumières de la raison proviennent du christianisme. C’est pourquoi il met la faute sur le dernier homme! Je m’empresse d’ajouter qu’il s’agit d’un faux christianisme, non orthodoxe -pas le mien en tout cas-. d’un christianisme déviant. Je crois que Nietzsche rejette toute forme de christianisme pour cette raison, et que c’est bien dommage, parce qu’avec son discernement il aurait fait un formidable serviteur de Dieu!

    Fedi

  • Michysos dit :

    Réponse un peu sèche: en lisant que « cette interprétation correspond en partie à la pensée de Nietzsche », on a envie de savoir en quoi n’y correspond pas. Or la remarque sur l’arrière-fond chrétien, le texte de Paul et la glose présentent une réflexion personnelle sur divers thèmes qui n’interviennent que de manière très latente dans le passage…
    Dans le Prologue de Zarathoustra, le dernier homme apparaît comme le fier, que l’intelligence fait se croire supérieur à toute chose, et le place même au centre du monde, alors qu’il est incapable d’enfanter quoi que ce soit, et incapable de se mépriser lui-même. En ce sens, le dernier homme est l’humain, trop humain, l’idéaliste romantique qu’il s’agit de surmonter en direction du surhomme (idéal tragique). Nietzsche, « formidable disciple de Dieu »? Oui, bien sûr! Mais de Dionysos, en-deçà et par-delà nos vieilles tables et catégories rationnelles-morales!

  • Fedi Jemli dit :

    Nietzsche écrit: « Vous vous rappelez, le plus laid, le plus méprisable des hommes : l’homme d’aujourd’hui, cultivé, imbu de lui-même, qui se croit la mesure de toute chose, qui ratatine tout alors même qu’il est incapable d’enfanter quoi que ce soit ! Vous vous rappelez ? L’homme dont il s’agit de venir à bout ! »

    La question de savoir ce que signifiait cette critique de l' »homme cultivé », « incapable d’enfanter » a trotté dans ma tête quelques jours, et elle a fait son chemin puisqu’en survolant l’essai de Denis de Rougemont intitulé « Penser avec les mains », paru en 1936 et consacré à la crise de la culture, j’ai pu trouver moi-même éclairage sur la question.

    Denis de Rougemont, écrivain neuchâtelois de la première moitié du siècle dernier, l’un des principaux maîtres à penser avec Jean Monnet de la création de l’Union européenne, écrit:

    « L’adjectif culturel se voit le plus souvent accouplé au substantif héritage: « sauver notre héritage culturel ». Cet automatisme en dit long sur la notion courante de la culture, non seulement dans la bourgeoisie mais encore chez les ennemis marxistes de cette classe. En somme, tout le monde s’accorde, ou s’accorderait le cas échéant, -car la plupart n’ont jamais réfléchi à ce problème- pour définir la culture comme un acquis spirituel à transmettre. C’est-à-dire comme une chose faite, et non pas une chose à faire, ou qui se fait. A l’idée de culture s’associe tout naturellement dans notre esprit l’idée de l’homme cultivé, plutôt que celle du créateur; l’idée de luxe plutôt que celle de travail, de combat spirituel et de puissance en marche. Pour reprendre les termes de Sorel, disons  » qu’on
    en est arrivé à considérer la culture comme un produit de consommation, et non comme une activité de production. »

    Je crois que Nietzsche critique l' »homme cultivé, imbu de lui-même, et incapable d’enfanter », c’est-à-dire celui qui face à la culture se pose comme un consommateur. Il cherche à établir un rapport oublié de l’homme à la culture, celui de créateur, que les Grecs avant Platon connaissaient, et qui a disparu à cause des lumières de la raison.

  • Michysos dit :

    Il s’agit chez Nietzsche de favoriser une « vraie culture », qui ne soit que simple « décoration de vie » et divertissement: une culture enracinée dans la vie.

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