Chantons et ne parlons plus !

5 juin 2013 | Commentaires (0) | Zarathoustra

Ciel tranquilleLes sept sceaux-7SI JAMAIS J’AI DÉPLOYÉ au-dessus de moi des ciels tranquilles… Si jamais j’ai étendu une sphère de calme au-dessus de l’agitation des contraires qui m’entoure et me harcèle ici-bas… Si, au lieu de me laisser téléguider par un prétendu monde idéal, au lieu de me faire chahuter par mille opinions aussi égoïstes que contradictoires, j’ai réussi à devenir autonome, à me faire pousser des ailes et à m’envoler dans mes propres ciels…

Si j’ai alors baigné et joué à ma guise dans l’intensité de mes ciels … Si j’ai jubilé là-haut, dans de lointaines profondeurs de lumière… Et si, à force, ma liberté elle-même s’est vue pousser des ailes… Et si, à force, je me suis libéré l’esprit et ai gagné une sagesse d’oiseau…

Car voici comment parle la sagesse d’oiseau : « Regarde, il n’y a pas de haut et pas de bas ! Il n’y a pas de contraires : pas de bien et de mal, de vrai et de faux, de beau et de laid, d’utile et d’inutile ! Tout est bien ! Allez, lance-toi de tous les côtés, toi le léger ! Lance-toi en haut, en bas, en-dehors, en-dedans, en arrière et en avant ! Allez, joue avec le vent ! Danse, et ne marche plus ! Chante, et ne parle plus !

– Tous les mots ne sont-ils pas faits pour les lourds ? Tous les mots ne sont-ils pas trompeurs ? Tous les mots ne réduisent-ils pas la réalité à une peau de chagrin ? Tous les mots ne mentent-ils pas à la vie ? A ce qui est léger, ouvert, complexe et mouvant ? Allez, chante, et ne parle plus ! »

Si j’ai déployé au-dessus de moi de tels ciels tranquilles, je me suis ainsi libéré l’esprit, si j’ai atteint et me suis plongé dans une telle intensité, si j’ai appris à chanter et danser de la sorte, ô comment pourrais-je ne pas être désireux d’éternité, sensuellement, sexuellement attiré par le nuptial anneau des anneaux, l’anneau de l’éternel retour du même ?

J’ai beau avoir cherché, jamais je n’ai trouvé la femme avec qui je voulais faire des enfants ; jamais je n’ai aimé de femme au point de vouloir, avec elle, perpétuer mon genre et faire des enfants ; ne serait-ce…, ne serait-ce avec cette seule femme que j’aime de fond en comble : l’éternité. Il n’y a qu’avec elle, qu’avec l’éternité et pour l’éternité que je veux faire des enfants, que je veux perpétuer mon genre et donner naissance à de beaux enfants, de beaux enfants remplis de force, de maîtrise et de joie. Car je t’aime, ô éternité ! Et avec toi et pour toi je veux tout faire ; avec toi et pour toi je veux produire le meilleur, avec toi et pour toi je veux avancer en direction du surhomme, je veux contribuer à la naissance du surhomme !

Car je t’aime, ô éternité !

***

Traduction littérale

petit_prince_envolSi jamais j’ai déployé au-dessus de moi des ciels tranquilles et me suis envolé de mes propres ailes dans mes propres ciels :

Si j’ai nagé en jouant dans des lointaines profondeurs de lumière et qu’une sagesse d’oiseau est venue à ma liberté : –

– mais voici comment parle la sagesse d’oiseau : « Regarde, il n’y a pas de haut et pas de bas ! Lance-toi de tous côtés, au-dehors, en arrière, toi le léger, Chante ! Ne parle plus !

– tous les mots ne sont-ils pas faits pour les lourds ? Tous les mots ne mentent-ils pas au léger ? Chante ! Ne parle plus ! » –

ô comment ne devrais-je pas être désireux d’éternité et du nuptial anneau des anneaux, – l’anneau du retour ?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme dont je voudrais des enfants, ne serait-ce cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité !

Car je t’aime, ô éternité !

***

Il s’agit ci-dessus de la septième et dernière partie « Des sept sceaux » (seizième chapitre) de la « Troisième partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas)Les précédents chapitres et parties se trouvent ici. C’est ici la fin officielle du Zarathoustra. Le quatrième livre n’a été publié qu’à quelques exemplaires et n’a jamais été diffusé par Nietzsche lui-même.

Vos commentaires

What's this?

You are currently reading Chantons et ne parlons plus ! at Michel Herren.

meta