Le cri de détresse

17 juillet 2013 | Commentaires (0) | Zarathoustra

imagesCri de détresseLE JOUR APRÈS SA DRÔLE DE PARTIE DE PÊCHE et son étrange offrande de miel au sommet de la montagne, Zarathoustra était de nouveau assis sur sa pierre, devant la caverne. Ses animaux, eux, vadrouillaient de par le monde, à la recherche de nouvelles nourritures. Et aussi de nouveau miel, car Zarathoustra a été si généreux qu’il a consommé et gaspillé jusqu’à la dernière goutte son vieux miel – aussi bien celui récolté en guise de provision que celui, symbole de bonheur, qui coulait dans ses veines et qu’il a utilisé en guise d’appât pour pêcher les hommes-poissons.

Le voilà donc de nouveau assis là, non pas, cette fois, à regarder calmement la mer au loin mais, voûté, vidé, la tête pendante, dessinant avec un bâton l’ombre de son corps sur la terre. Zarathoustra méditait ; et en vérité, contrairement à ce que sa posture pouvait laisser croire, il ne méditait pas sur lui-même ou sur l’ombre de lui-même – la trace éphémère qu’il dessinait sur la terre. Plongé en lui-même, il méditait simplement sur le monde et sur l’état du monde. Mais soudain, alors qu’il se tenait ainsi voûté, vidé, il a sursauté et a pris peur : car, tout à coup, il a vu une autre ombre à côté de la sienne.

Regardant à toute vitesse autour de lui, il s’est levé d’un bond ; et s’est retrouvé face à un homme. Pas n’importe quel homme, mais un homme qu’il connaissait bien. Le même homme qui avait déjà grimpé vers lui il y a bien longtemps : le devin qu’il avait alors invité à sa table, nourri et désaltéré ; le prophète de la grande tristesse et de la grande fatigue qui s’abat sur les meilleurs hommes, les créateurs, de plus en plus fatigués par leurs œuvres, de plus en plus épuisés par leurs vains efforts dans cette vie. Bref : l’homme qui se tenait là, devant lui, n’était autre que le prophète du nihilisme, de la reconnaissance du fait que ce qu’on a pendant des siècles considéré comme le tout, comme l’être (Dieu, le vrai, le bien, le beau, etc.), n’est finalement rien : pur et simple néant ; l’homme qui se tenait là, devant lui, n’était autre que l’enseignant du « Tout est égal, rien ne vaut la peine, le monde n’a pas de sens, le savoir étrangle ».

Mais, depuis la dernière fois, le visage du devin s’était transformé ; et quand Zarathoustra l’a regardé bien droit dans les yeux, son cœur a une nouvelle fois été effrayé, tant sa face était parcourue de sinistres présages et d’éclairs gris-cendres. C’était une évidence : ce qu’il annonçait, rien que par son visage était le pire : nul autre que la fin de la civilisation occidentale, l’échec de l’humanité traditionnelle.

Le devin, qui n’a pas manqué de remarquer ce qui se passait dans l’âme de Zarathoustra, s’est alors essuyé de la main le visage, comme s’il voulait l’effacer ; et Zarathoustra de faire exactement la même chose : ce qui compte n’est pas ce qu’on voit, ce qui se montre, mais ce qu’on ne voit pas, ce qui se cache sous le visage des choses… Et une fois qu’ils se sont ressaisis et réconfortés tous deux, comme ça, en silence, ils se sont donné les mains pour se signifier qu’ils voulaient au fond se reconnaître.

« Sois le bienvenu, a alors dit Zarathoustra, toi le prophète de la grande fatigue, de la mélancolie et de la nostalgie ; si je t’ai un jour accueilli en hôte et ami à ma table, ce n’était sans doute pas en vain, mais parce qu’on a des choses à partager, un bout de chemin à faire ensemble. Mange et bois donc de nouveau aujourd’hui chez moi ! Et pardonne-moi si je ne suis plus le même que jadis ; si le jeune homme triste qui t’a accueilli la dernière fois à sa table est devenu un vieil homme rieur et réjoui : un danseur ! »

« Un vieil homme rieur et réjoui : un danseur ? », a repris le devin en secouant la tête : « Je n’en sais rien, mais qui que tu sois ou veuilles être, ô Zarathoustra, une chose est sûre : tu as trop longtemps été seul, là-haut. Tu verras, d’ici peu, ta barque ne sera plus assise au sec ! » Et Zarathoustra de rétorquer en riant : « Tu crois donc que je suis assis au sec ? » Et le devin de poursuivre : « Regarde : les vagues autour de ta montagne montent et montent ; les vagues de la grande détresse et de la grande tristesse. Tu verras, elles vont bientôt arriver à la hauteur de ta barque et la soulever et t’emporter au loin avec elles. »

Sur ce, Zarathoustra s’est tu. Il était étonné et effrayé par les paroles du prophète. « N’entends-tu rien encore ? », a alors continué ce dernier : « Est-ce que ça ne gronde et ne mugit pas des profondeurs ? » Et Zarathoustra de se taire là aussi, pour mieux écouter : et voilà justement qu’il a entendu un long cri résonner méchamment dans les profondeurs ; un long-long cri que les abîmes se lançaient et renvoyaient parmi, comme si nul d’entre eux ne voulait le garder, tellement il résonnait méchamment.

« Prophète de malheur ! », a enfin dit Zarathoustra : « C’est un cri de détresse, un appel au secours, que j’entends là : le cri d’un homme ; un cri qui semble bien, comme tu dis, s’élever d’une sombre mer de malheur. Mais en quoi me concerne la détresse de l’homme, à moi Zarathoustra, à moi le prophète du surhomme ! Sais-tu seulement comment s’appelle le dernier péché qui m’est réservé ? »

« Bien sûr que je le sais : ton dernier péché, il s’appelle compassion, pitié ! », a alors répondu le devin, d’un cœur débordant d’envahissante affliction et en levant en même temps les deux mains au ciel pour lui faire plus peur encore. « Et moi, tu sais pourquoi j’ai grimpé jusque vers toi, ô Zarathoustra ? Je viens justement pour t’entraîner, te séduire, t’inciter à réaliser… ton dernier péché ! »

Et à peine le devin a proféré ces mots, le cri a retenti de nouveau ; et plus longtemps encore que tout à l’heure ; et de manière plus inquiétante encore que tout à l’heure ; et ce n’est pas tout : le cri s’était aussi approché – et semblait déjà beaucoup plus près que tout à l’heure… « Entends-tu, ô Zarathoustra, entends-tu ? » s’est alors exclamé le devin : « Ecoute bien : c’est à toi qu’il s’adresse, ce cri ! C’est toi qu’il appelle : viens, viens, viens avec moi : il est temps, il est grand temps ! »

Sur ce, Zarathoustra s’est tu encore une fois. Il était troublé et bouleversé, incapable de dire quoi que ce soit. Enfin, après un moment, il a demandé, d’une voix tremblante, comme quelqu’un qui est pris d’hésitation au fond de lui-même : « Et qui est cet homme qui m’appelle là-bas ? Dis-moi ! »

« Mais tu le sais bien, a répondu le devin avec véhémence ! Pourquoi t’en cacher ? Pourquoi faire semblant ? Celui qui crie comme ça vers toi, ce n’est nul autre que l’homme supérieur ! »

« L’homme supérieur ? L’homme intelligent, rationaliste, qui considère, juge et manipule tout à l’aune de sa puissante raison ? », s’est alors exclamé Zarathoustra, soudain non plus seulement effrayé et dubitatif, mais littéralement pris d’épouvante, tant l’homme supérieur est depuis toujours son ennemi et son danger : « Mais que veut-il, celui-là ? Mais que veut-il, celui-là : l’homme supérieur ? » Et Zarathoustra était tellement pris de panique que la sueur perlait sur sa peau.

Mais le devin n’a pas répondu aux questions angoissées de Zarathoustra. Il ne se lassait pas d’écouter et d’écouter encore, l’oreille tendue vers la profondeur d’où s’était élevé le cri de détresse. Après un moment de silence, un long moment où tout est resté calme, là-bas, du côté des profondeurs, il a de nouveau tourné le regard vers Zarathoustra, qui était toujours là, debout et tremblant en face de lui.

« Ô Zarathoustra, a-t-il lancé d’une voix triste, regarde-toi : tu n’es pas là, debout, comme quelqu’un qui déborde de bonheur, comme quelqu’un à qui le bonheur donne le tournis ! Si tu vas te mettre à danser, j’ai bien l’impression que ce n’est pas pour exprimer ta joie, comme tu le disais tout à l’heure, mais bien plutôt pour ne pas perdre l’équilibre, pour ne pas tomber !

Oui : même si tu te mettais à danser devant moi et à faire tous tes bonds de côté, comme tu sais si bien le faire, personne ne viendra me dire, en te montrant du doigt : « Regarde, là, celui qui danse, c’est le dernier homme joyeux ! »

Contrairement à ce que tu crois, contrairement à ce que tu imagines, c’est en vain que quelqu’un viendrait sur cette hauteur pour chercher, ici, l’homme joyeux. Bien sûr, il trouverait des cavernes et des arrière-cavernes, des cachettes pour les cachés, des refuges pour les réfugiés, mais il ne trouverait pas de puits de bonheur ; et pas de salle de trésor ; et pas non plus d’autres nouveaux filons d’or de bonheur tels que tu les promets !

Du bonheur ! Et comment donc trouverait-on du bonheur chez de tels enterrés, chez de tels ermites ! Qu’est-ce que tu enseignes, déjà ? Que l’ultime bonheur se trouve sur des îles bienheureuses, qui flottent au loin, entre des mers oubliées ? C’est là, au loin, au large, que je dois le trouver, cet ultime bonheur ?

Je l’ai cru, moi aussi, jadis, mais en vain. Je le dis et le redis : regarde, tout est égal ! Rien ne vaut la peine ! Essayer ne sert à rien ! Chercher n’aide en rien ! Allez, rends-toi à l’évidence : les îles bienheureuses n’existent pas ! »

*

Voilà ce qu’a soupiré le devin de sa voix morne et triste. Et Zarathoustra de l’écouter et de s’appesantir toujours davantage. Mais, au dernier soupir du devin, Zarathoustra s’est soudain ressaisi – et a retrouvé sa clarté et son assurance. Comme quelqu’un qui remonte d’un profond gouffre à la lumière, il a retrouvé de sa superbe et s’est écrié d’une voix forte, tout en se caressant la barbe : « Non ! Non ! Et trois fois non ! Tout ça – ce qui est important, ce qui vaut et ne vaut pas la peine, combien il est important de chercher –, tout ça je le sais mieux que toi ! Tu te trompes de bout en bout, soupirant sac à tristesse. Les îles bienheureuses existent bel et bien ! Il en existe bel et bien encore ! Merci de bien vouloir te taire à ce propos ! Oui, silence, soupirant sac à tristesse !

Arrête de clapoter à ce propos, toi, nuage de pluie du matin ! Ne suis-je pas déjà bien assez mouillé par la tristesse que tu me déverses dessus ? Et même plus : arrosé comme un chien, qui n’aurait même pas le réflexe de se mettre à l’abri ?

Regarde : me voilà qui m’ébroue pour me défaire de ton eau qui me plombe les ailes ! Regarde : me voilà qui cours loin de toi, qui m’enfuis de ta lourde affliction ! Surtout ne t’en étonne pas : tu me connais, non ? Je te parais discourtois ? Mais on dirait que tu as oublié quelle était ma cour, ma cour à moi – qui n’a rien à voir avec celle de la plupart : la cour de la vie ici et maintenant, en sa nature tragique – et non celle, idéale, artificielle qui règne depuis des millénaires dans l’esprit des gens comme toi.

Et pour ce qui est de ton homme supérieur : eh bien, je vais aussitôt aller le chercher dans ces forêts, là ! Je ne suis pas sourd, tu sais, c’est bien de là qu’est venu son cri – et non du fond de la mer, comme tu dis, et comme je l’ai cru un instant. Tu sais, peut-être qu’il est, là-bas, harcelé par un méchant animal.

Une chose est sûre : il est en tout cas dans mon domaine, dans mon domaine à moi, celui de la vie ici et maintenant en sa nature tragique ; et là, il ne doit pas me souffrir dommage ! D’ailleurs, je ne suis pas étonné qu’il soit harcelé par un méchant animal : en vérité, il y a chez moi, dans mon domaine, beaucoup de méchants animaux … »

Sur ces mots, Zarathoustra s’est retourné pour partir à la rescousse de l’homme en détresse. A ce moment, le devin s’est alors exclamé : « Ô Zarathoustra, tu es un farceur, un polisson !

J’ai bien compris ton stratagème : tu veux simplement te défaire de moi ! Tu préfères encore courir les bois à la poursuite des animaux méchants – plutôt que de te rendre à l’évidence du fait que j’ai raison !

Mais qu’est-ce que ça t’amène, de faire ça, de partir comme ça dans la forêt ? En quoi ça t’aide ? Tu le sais bien : quoi que tu fasses, le soir, quand le soleil sera tombé, tu auras de nouveau droit à ma compagnie. Oui, à ton retour, tu vas me retrouver chez toi, dans ta caverne ; dans ta propre caverne, je vais être assis là, patient, et lourd comme une bûche – là, je serai en train de t’attendre ! »

Cette fois, Zarathoustra ne s’est pas laissé irriter. Ayant retrouvé confiance, il s’est écrié en riant, derrière lui, en s’en allant : « Pas de problème : qu’il en soit ainsi ! Et ne te gêne pas : ce qui est à moi, dans ma caverne, t’appartient à toi aussi, toi, mon hôte et mon ami ! Fais comme chez toi ! Sers-toi à ta guise !

Et si tu y trouves encore du miel, eh bien lèche-le jusqu’à la dernière goutte, toi mon ours grognon ! Tu verras, mon bonheur, mon miel t’adoucira l’âme ! Car le soir, en nous retrouvant, nous devons tous deux être de bonne humeur…

De bonne humeur et contents que ce jour ait pris fin, que ce jour soit passé ! Contents d’avoir surmonté nos doutes et nos peines ! Et toi-même, tu verras : tu devras danser sur mes chansons ; tu devras danser comme mon ours-danseur.

Tu n’y crois pas ? Tu secoues la tête ? Allons ! Allons, vieil ours grognon ! Tu verras : tu n’es pas le seul devin, ici – moi aussi, j’annonce l’avenir ; moi aussi, je suis un prophète ! »

Parole de Zarathoustra.

***

Traduction littérale

Giovanni Segantini-483394Le jour suivant, Zarathoustra était de nouveau assis sur sa pierre devant la caverne, alors que les animaux vadrouillaient de par le monde, de sorte à ramener de nouvelles nourritures à la maison – aussi du nouveau miel : car Zarathoustra avait consommé et gaspillé le vieux miel jusqu’à la dernière goutte. Mais comme il était assis là, avec un bâton à la main, dessinant l’ombre de son corps sur la terre, méditant et, en vérité !, ni sur lui-même ni sur son ombre – il a soudain pris peur et a sursauté : car il voyait encore une autre ombre à côté de la sienne. Et alors qu’il a vite regardé autour de lui et s’est levé, voilà que le devin était debout à côté de lui, le même qu’il avait un jour nourri et désaltéré à sa table, le prophète de la grande fatigue qui enseignait : « Tout est égal, rien ne vaut la peine, le monde n’a pas de sens, le savoir étrangle ». Mais son visage s’était depuis transformé ; et quand Zarathoustra l’a regardé dans les yeux, son cœur a une nouvelle fois été effrayé : tant de sinistres présages et d’éclairs gris-cendres parcouraient ce visage.

Le devin, qui a saisi ce qui se passait dans l’âme de Zarathoustra, s’est essuyé de la main le visage, comme s’il voulait l’effacer ; Zarathoustra a fait de même. Et quand tous les deux se sont ainsi ressaisis et réconfortés en silence, ils se sont donné les mains pour se signifier qu’ils voulaient se reconnaître.

« Sois le bienvenu, a dit Zarathoustra, toi le prophète de la grande fatigue, tu ne dois pas en vain avoir été une fois mon hôte et ami de table. Mange et bois aussi aujourd’hui chez moi et pardonne que ce soit un vieil homme réjoui qui soit assis avec toi à table ! » – « Un vieil homme réjoui ?, a répondu le devin en secouant la tête : mais qui que tu sois ou veuilles être, ô Zarathoustra, tu l’as été trop longtemps là-haut, – d’ici peu, ta barque ne sera plu assise au sec ! » – « Suis-je donc assis au sec ? » – a demandé Zarathoustra en riant. – « Les vagues autour de ta montagne, a répondu le devin, montent et montent, les vagues de grande détresse et affliction : elles vont bientôt aussi soulever ta barque et t’emporter. » – Sur ce, Zarathoustra s’est tu et s’étonnait. – « N’entends-tu rien encore ?, a continué le devin : est-ce que ça ne gronde et ne mugit pas des profondeurs ? » – Zarathoustra s’est tu une nouvelle fois et écoutait : il a alors entendu un long-long cri, que les abîmes se lançaient et renvoyaient parmi, car nul ne voulait le garder : si méchamment il résonnait.

« Prophète de malheur, a enfin dit Zarathoustra, c’est un cri de détresse et le cri d’un homme, qui pourrait bien venir d’une sombre mer. Mais en quoi me concerne la détresse de l’homme ! Mon dernier péché qui m’a été réservé, – sais-tu bien comment il s’appelle ? »

– « Compassion !, a répondu le devin d’un cœur débordant et a levé les deux mains – ô Zarathoustra, je viens pour t’entraîner à ton dernier péché ! » –

Et à peine ces mots ont-ils été proférés, le cri a retenti de nouveau, et plus longtemps, et de manière plus anxiogène que précédemment, et déjà beaucoup plus près. « Entends-tu, entends-tu, ô Zarathoustra, s’est écrié le devin, c’est à toi que s’adresse le cri, c’est toi qu’il appelle : viens, viens, viens, il est temps, il est grand temps ! » –

Sur ce, Zarathoustra s’et tu, troublé et bouleversé ; enfin, il a demandé, comme quelqu’un qui hésite en lui-même : et qui est-ce, qui m’appelle là-bas ? »

« Mais tu le sais bien, a répondu le devin avec véhémence, qu’est-ce que tu t’en caches ? C’est l’homme supérieur qui crie vers toi ! »

« L’homme supérieur ?, s’est écrié Zarathoustra pris d’épouvante : que veut-il, celui-là ? Que veut-il, celui-là ? L’homme supérieur ? – et sa peau s’est recouverte de sueur.

Mais le devin n’a pas répondu à la peur de Zarathoustra, mais écoutait et écoutait, tendu vers la profondeur. Mais alors que c’est toutefois longtemps resté calme, là-bas, il a de nouveau tourné le regard et a vu Zarathoustra debout et tremblant.

« Ô Zarathoustra, a-t-il commencé avec une voix triste, tu n’es pas là, debout, comme quelqu’un à qui le bonheur donne le tournis : tu vas devoir danser, de sorte que tu ne me tombes pas !

Mais même si tu voudrais danser devant moi et faire tous tes bonds de côté (Seitensprünge) : personne ne doit pouvoir me dire : « Regarde, ici danse le dernier homme joyeux ! »

C’est en vain que quelqu’un viendrait sur cette hauteur pour chercher ici celui-ci : il trouverait bien des cavernes et des arrière-cavernes, des cachettes pour les cachés, mais pas de puits de bonheur et de salle de trésor et de nouveaux filons d’or de bonheur.

Bonheur – et comment trouverait-on donc le bonheur chez de tels enterrés et ermites ! Dois-je encore trouver le dernier bonheur sur des îles bienheureuses et au loin entre des mers oubliées ?

Mais tout est égal, rien ne vaut la peine, chercher n’aide en rien, il n’y a pas non plus d’îles bienheureuse ! » –

*

Voilà comment a soupiré le devin ; mais, à son dernier soupir, Zarathoustra a retrouvé sa clarté et son assurance, comme quelqu’un qui remonte d’un profond gouffre à la lumière. « Non ! Non ! Trois fois non !, s’est-il écrié d’une voix forte en se caressant la barbe – cela, je le sais mieux ! Il existe encore des îles bienheureuses ! Silence, à ce propos, toi, soupirant sac à tristesse !

Arrête de clapoter à ce propos, toi, nuage de pluie du matin ! Ne suis-je pas déjà là, debout, mouillé par ta tristesse et arrosé comme un chien ?

Maintenant je me secoue et cours loin de toi, de sorte à redevenir sec : tu ne dois pas t’en étonner ! Je te parais discourtois ? Mais voici ma cour.

Mais pour ce qui concerne ton homme supérieur : eh bien, je vais aussitôt le chercher dans ces forêts : c’est de là qu’est venu son cri. Peut-être est-il, là-bas, harcelé par un méchant animal.

Il est dans mon domaine : il ne doit pas me souffrir dommage ! Et en vérité, il y a chez moi beaucoup de bêtes méchantes. »

Avec ces mots, Zarathoustra s’est retourné pour partir. C’est là que le devin a dit : « Ô Zarathoustra, tu es un farceur !

Je le sais déjà : tu veux te défaire de moi ! Tu préfères encore courir dans les forêts et poursuivre les animaux méchants !

Mais en quoi ça t’aide ? Le soir, tu vas toutefois m’avoir de nouveau ; dans ta propre caverne, je vais être assis là, patient et lourd comme une bûche – et je vais t’attendre ! »

« Qu’il en soit ainsi, s’est écrié Zarathoustra derrière lui en s’en allant : et ce qui est à moi dans ma caverne t’appartient à toi aussi, mon hôte et ami !

Mais si tu y trouves encore du miel, eh bien !, lèche-le jusqu’à la dernière goutte, toi ours grognon, et adoucis-toi l’âme ! Car le soir, nous voulons tous deux être de bonne humeur,

– de bonne humeur et content du fait que ce jour ait pris fin ! Et toi-même, tu dois danser sur mes chansons comme mon ours-danseur.

Tu n’y crois pas ? Tu secoues la tête ? Allons ! Allons !, vieil ours ! Mais moi aussi – je suis un devin. »

Parole de Zarathoustra.

***

Il s’agit ci-dessus du deuxième chapitre de la « Quatrième et dernière partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas)Les autres chapitres et parties se trouvent ici.

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