Hors service

10 février 2014 | Commentaires (0) | Zarathoustra

http://graffiti-art-on-trains.blogspot.com/Hors serviceA PEINE DÉBARRASSÉ DE L’ILLUSIONNISTE, Zarathoustra a repris son chemin en direction du cri de détresse qui continuait à l’appeler plus bas. Mais, très vite, il est tombé sur un nouvel individu, assis au bord du chemin : un vieil homme, long, habillé tout en noir, le visage maigre et pâle. Apparition lourde et triste qui, forcément, n’a pas plu à Zarathoustra. Et l’a même violemment contrarié. « Malheur, a-t-il dit à son cœur : quelle est cette affliction encagoulée assise là, du genre des prêtres ? Que me veulent donc ceux-ci, les dévots, les chrétiens, dans mon royaume ?

Ce n’est pas possible ! Je viens de réchapper de l’illusionniste, et voilà qu’il faut qu’un autre noir magicien me passe en travers du chemin.

Dieu sait de quel sorcier, de quel guérisseur par simple apposition des mains il s’agit. A quel sombre thaumaturge, nécromancien ou autre faiseur de miracles de la grâce de Dieu j’ai à faire. Une chose est sûre, c’est un calomniateur du monde plein d’onction. Pouah, que le diable l’emporte !

Mais voilà, avec le diable, c’est toujours la même chose, il n’est jamais là où il faut : il arrive toujours trop tard ! Maudit nain ! Maudit pied bot ! »

Voilà comment, impatient, Zarathoustra pestait dans son cœur ; pestait et pensait comment détourner le regard en passant mine de rien devant l’homme tout vêtu de noir. Mais voyez, les choses se sont passées autrement. Au même instant, l’homme assis là, au bord du chemin, l’avait déjà aperçu. Et il n’était pas sans ressembler à quelqu’un qui tombe sur un bonheur inespéré. Il s’est en effet levé d’un bond et s’est élancé vers Zarathoustra.

« Qui que tu sois, randonneur, a-t-il-dit, viens donc en aide à l’égaré, au chercheur, au vieil homme que je suis et qui, là haut, dans les montagnes, court tous les risques de subir quelque dommage !

Je ne suis pas du tout habitué à la nature sauvage. Tout m’y est étranger et lointain. Tout à l’heure, j’ai même entendu hurler des bêtes sauvages ! Et celui qui aurait pu m’offrir protection, qui aurait dû m’offrir protection, celui que je suis venu chercher ici, eh bien, il n’est plus là, il n’existe plus : il est mort.

Tu sais, si je suis monté jusqu’ici, ce n’est pas juste comme ça, sans but, mais parce que je cherchais le dernier homme pieux : le dernier saint et ermite, qui vivait par là-bas ; qui vivait tellement seul dans la forêt, tellement loin de la civilisation, loin de tout, qu’il n’avait pas encore entendu parler de ce que tout le monde sait aujourd’hui. »

« Qu’est-ce que tout le monde sait aujourd’hui ? », a alors demandé Zarathoustra, curieux. « Serait-ce que le vieux Dieu auquel tout le monde croyait jadis ne vit plus ? Qu’il est mort ? »

« Oh, tu dis bien », a répondu le vieil homme attristé. Non sans continuer d’emblée : « Je l’ai servi, moi, ce vieux Dieu, jusqu’à sa dernière heure, jusqu’à sa mort.

Et me voilà hors service, sans maître ! Et pas libre pour autant. Et pas non plus joyeux. Plus jamais. Pas même une heure. Ne serait-ce en souvenirs.

Oui, c’est pour ça que j’ai grimpé dans ces montagnes : pour que mes souvenirs redeviennent réalité ; pour me faire enfin de nouveau une fête, pour enfin de nouveau pouvoir faire une célébration, comme il revient au vieux pape et père d’église que je suis d’en faire. Car il faut que tu le saches : je suis le dernier pape ! Ah, une fête de pieux souvenirs et de pieux services divins !

Mais voilà, il est maintenant mort lui aussi, le plus pieux des hommes, le saint dans la forêt qui louait inlassablement notre Dieu par des chants et des murmures.

Quand j’ai trouvé sa cabane, je ne l’ai plus trouvé, lui. Mais, à la place, je suis tombé sur deux animaux, deux dangereux animaux sauvages : deux loups étaient en train de hurler à sa mort ! Car les animaux l’aimaient, tous, jusqu’aux plus sauvages ! Quand je les ai vus, moi, j’ai pris peur et me suis enfui.

« Suis-je donc venu en vain dans ces forêts et ces montagnes ? Ça ne peut pas être le cas ! », me suis-je dit alors. Et voilà que mon cœur blessé s’est résolu d’en chercher un autre, d’homme, de saint, d’homme pieux : le plus saint de tout ceux qui… ne croient pas en Dieu. Bref, je me suis décidé à me mettre à la recherche de… Zarathoustra ! Est-ce que tu peux m’aider à le trouver ? »

Voilà comment a parlé le vieillard, fixant d’un regard acéré celui qui lui faisait face. Zarathoustra a alors pris la main du vieux pape, et l’a considérée longuement, avec admiration.

« Regarde, là, toi, le vénérable, a-t-il dit alors, quelle belle et longue main que tu as ! C’est là la main de quelqu’un qui a passé son temps à distribuer des bénédictions. Eh bien regarde, voilà justement qu’elle est entre les mains de celui que tu cherches : moi, Zarathoustra !

C’est moi qui te parle, là ; moi, Zarathoustra, le sans-dieu, qui a appris à vivre sans dieu, sans aucun dieu ! S’il y en a un plus sans-dieu que moi, qu’il se manifeste ! Je me réjouis par avance déjà de son enseignement, tant on n’en a jamais fini d’apprendre en matière de vie sans dieux, tant on a été, depuis tout petit, et depuis la nuit des temps, habitué à croire aux dieux… »

Voilà comment a parlé Zarathoustra, en transperçant en même temps de ses regards les pensées et arrière-pensées du vieux pape. Puis ce dernier a commencé :

« Tu te dis le plus sans-Dieu, mais tu te trompes : le plus sans-Dieu, c’est moi. Celui qui l’aimait et le possédait le plus, est forcément maintenant aussi celui qui l’a le plus perdu, celui à qui il manque le plus !

Regarde, ça ne fait pas de doute : de nous deux, c’est moi, maintenant, qui suis le plus sans-Dieu ! Mais qui donc pourrait se réjouir de l’être ? Je ne te comprends pas… »

Après un profond silence, où il s’est demandé s’il fallait ou non qu’il entre dans la dispute, Zarathoustra a demandé pensivement au dernier pape : « Tu l’as servi comme personne, jusqu’à la fin. Tu sais comment il est mort ? Est-ce que c’est vrai, ce qu’on dit, que c’est la pitié, la compassion envers les hommes qui l’a étranglé ?

Qu’il a vu comment l’homme était suspendu à la croix ? Pas seulement Jésus-Christ, mais tous les hommes qui ont cru en lui, qui ont obéi à ses enseignements, à sa morale ; qui ont vécu comme lui, qui ont été crucifiés comme lui. Qu’il a vu comment l’homme en général souffrait – et qu’il ne l’a pas supporté ? Que son amour pour l’homme, sa pitié pour lui, est devenu son enfer ? Qu’il en a été étranglé et a fini par en mourir ? »

Sur ce, le vieux pape n’a rien répondu, mais regardait timidement de côté, vers le bas, avec une expression douloureuse et sombre sur le visage. Zarathoustra avait deviné juste : si le bon Dieu est mort, c’est bien qu’il n’a pas supporté la souffrance des hommes ; non pas tant la souffrance physique que la souffrance morale, née du dogme chrétien lui-même.

« Allez, laisse-le s’en aller ! », a finalement dit Zarathoustra après avoir longuement réfléchi, non sans continuer à regarder le vieil homme droit dans les yeux.

« Allez, laisse-le s’en aller ! Il est déjà loin ! Même si ça t’honore que tu ne dises que du bien de ce mort, tu sais pourtant tout comme moi qui il était vraiment ; et combien il a suivi de chemins bizarres. »

« Tu as bien raison : que ce soit dit entre trois yeux », a alors dit le vieux pape rasséréné (« entre trois yeux », parce qu’il était à vrai dire aveugle d’un œil, le pape – d’où son traditionnel manque de perspectives, sa peine avec les distances, avec l’orientation, avec la nature sauvage, etc.) : « En matière de Dieu, tu sais, je suis même plus éclairé que Zarathoustra lui-même – et j’ai bien le droit de l’être, non ?, en tant que pape, en tant que représentant de Dieu sur terre.

Mon amour l’a servi pendant des années. Ma volonté a toujours suivi la sienne, de volonté. Ah, un bon serviteur sait tout de son maître : et même toutes sortes de choses que son maître lui-même ne sait pas, parce qu’il se les cache à lui-même…

Il avait beau se dire Dieu de la lumière, de la clarté, c’était au fond un Dieu caché, plein de secrets. Je peux le dire, maintenant : en vérité, même son fils, Jésus, il ne l’a eu que par des chemins détournés. Oui, à la porte de sa croyance se trouve… l’adultère.

Celui qui le loue comme un Dieu de l’amour, Dieu tout amour, a finalement une drôle de vision de l’amour. Et même plus : n’a pas l’amour en assez haute estime. Ce Dieu ne voulait-il pas en même temps être juge ? Pourtant, celui qui aime vraiment, l’amant qui n’est pas centré sur lui-même, aime par-delà tout jugement, par-delà tout salaire et toute vengeance, non ?

Quand il était jeune, ce Dieu du Levant – juif et pas encore chrétien –, avant l’adultère, il était dur et vindicatif. Et il s’est construit un enfer pour la délectation et la jubilation de ses préférés : les gens du peuple élu : les Juifs.

Mais il a fini par devenir vieux et mou et délicat et compatissant. Suite à l’adultère, suite à la vie de Jésus, son fils, mort sur la croix, il est devenu chrétien, plus semblable à un grand-père qu’à un père ; et plus semblable encore à une branlante vieille grand-mère.

Comme le vieux qu’il est, il était assis là, marqué, flétri, au coin de son fourneau. Il s’affligeait de sa vieillesse, de ses faibles jambes, de sa lourdeur, de son incapacité à agir, à faire changer quoi que ce soit. Il était las du monde ; las de vouloir, d’aimer, de compatir, de n’être que volonté, amour et compassion du monde. Et voilà qu’un jour, à force de voir sa misère et celle des hommes, il n’en a plus pu – et il a étouffé : sa trop grande pitié l’a étouffé. »

« Toi, vieux pape », a dit ici Zarathoustra, entre deux phrases, étonné de l’entendre parler de la sorte, d’être si sévère à l’égard de son ancien maître et Dieu. « Tu as toi, vu tout ça comme tu me vois, là ? Oui, tu as raison : ça a bien pu se passer comme ça, ou alors autrement. Quand les dieux meurent, ils meurent toujours de beaucoup de différentes manières. Pour chacun, ils meurent un peu différemment.

Mais qu’importe qu’il soit mort comme-ci ou comme ça ! Ou mieux : comme-ci et comme ça ! On s’en fiche ! Ce qui est sûr, c’est qu’il s’en est allé, qu’il est parti ! Et ce n’est évidemment pas moi qui vais m’en plaindre, tant il allait à l’encontre du goût de mes petites oreilles et de mes yeux perçants. Et si je me contente de dire juste ça, c’est pour ne pas dire bien pire à son égard.

Tu sais, j’aime tout ce qui regarde les choses en face, clairement, qui ne se voile pas la face ; qui a une tenue et qui parle honnêtement. Mais lui – mais tu le sais mieux que moi-même, toi, le vieux prêtre, le dernier pape : il y avait justement en lui quelque chose de ton genre, du genre du prêtre… –, il était… ambigu.

Il était flou. Et réactif ! Ah, comme il s’est fâché contre nous, cet écumeux colérique, juste parce que nous le comprenions mal ! Ou plutôt, parce qu’on ne le comprenait pas comme il aurait voulu qu’on le comprenne… Mais c’est de sa faute : pourquoi ne parlait-il pas de manière plus pure, de manière moins ambiguë, hein ?

Et si ça ne tenait qu’à nos oreilles, qu’on le comprenne mal : pourquoi nous a-t-il donné de telles oreilles, quand il nous a conçus ? Pourquoi nous a-t-il donné des oreilles qui l’entendent mal ? Si on avait de la boue dans nos oreilles, qui donc l’y avait mise ? Est-ce qu’on se serait, nous, mis volontairement de la boue dans les oreilles ? Est-ce qu’on aurait un quelconque intérêt à faire ça ? A faire en sorte qu’on entende mal les choses ?

Ah, parmi tout ce qu’il a conçu – le ciel et la terre, et tout ce qui existe –, il a trop raté de choses ; il y a trop de choses qui ne sont pas abouties, qu’il n’a pas accompli comme il faut, ce potier qui n’a pas fini son apprentissage ! Et tu sais quoi ? Tu veux que je te dise ? Le fait de se venger sur ses pots et créatures parce que, lui, ne les réussissait que mal, c’était justement là un pêché contre ce que j’appelle, moi, le bon-goût.

Car il y a aussi un bon-goût, dans la piété. Et ce dernier a un certain pouvoir, une certaine puissance ; et ce dernier a finalement dit : « Loin, assez, avec un tel Dieu ! Plutôt pas de dieu du tout, plutôt fixer son destin de ses propres mains, de ses propres poings, plutôt être un bouffon, plutôt être soi-même dieu que se laisser faire par ce Dieu-là ! » »

*

« Qu’est-ce que j’entends ?, a dit ici le vieux pape les oreilles dressées. Ô Zarathoustra, tu es plus pieux que ce que tu crois, avec une telle incroyance ! Et c’est un spécialiste de la piété, qui te le dit : ça ne fait pas de doute, c’est un dieu en toi qui t’a converti à être ainsi, à être un sans-dieu !

N’est-ce pas ta piété elle-même qui ne te laisse plus croire à aucun dieu ? Ton amour et ta fidélité à la terre, à la vie, aux valeurs de la terre et de la vie ? Et ton excessive honnêteté, qui t’emmène encore par-delà bien et mal !

Regarde donc, qu’est-ce qui t’a été réservé ? Regarde donc ce que la terre et la vie t’ont réservé : tes yeux, tes mains, et ta bouche sont de toute éternité destinés à bénir. Pas seulement tes mains, mais bien aussi tes yeux et ta bouche, parce qu’on ne bénit pas seulement avec la main, tu le sais mieux que personne.

Bien que tu veuilles être le plus sans-dieu, près de toi, je flaire une secrète odeur de consécration et de bien-être de longues bénédictions : d’ailleurs j’en suis tout aise, en même temps que je souffre de ce qui m’arrive, tant ça me rappelle mon Dieu à moi…

Allez, laisse-moi être ton hôte, ô Zarathoustra, juste pour une nuit, pour une seule nuit ! Même si je souffre, près de toi, nulle part ailleurs sur terre je me sens maintenant mieux qu’auprès de toi ! »

« Amen ! Ainsi soit-il !, a alors dit Zarathoustra en s’étonnant lui-même de se mettre à parler ainsi, en reprenant cette traditionnelle formule de célébration divine. Regarde, le chemin, il conduit là-haut, là-haut où se trouve la caverne de Zarathoustra.

Pour de vrai, j’aimerais bien t’y accompagner. Pour de vrai : je ne le dis pas juste comme ça, pour te faire plaisir. J’aimerais bien t’y accompagner toi, le vénérable. Car tu sais, j’aime les hommes pieux, j’aime tous les hommes pieux et honnêtes. Mais tu entends ce cri qui vient de là-bas, de là-bas en bas ? Eh bien, ce cri de détresse m’appelle, et me presse de te quitter.

Dans mon domaine, personne ne doit subir de dommage. Ni toi, ni nul autre. Ma caverne est un bon port, tu verras. Et ce que j’aimerais par-dessus tout, c’est remettre sur la terre ferme et les pieds fermes chaque être triste, chaque individu perdu, excessivement ballotté par les vagues de la vie.

Mais qui donc te prendrait ta mélancolie à toi des épaules ? Moi, je suis trop faible pour ça. Je ne peux pas réveiller ton Dieu. En vérité, nous aimerions même attendre longtemps, très longtemps que quelqu’un vienne de nouveau le réveiller, ton Dieu.

Car ce vieux Dieu ne vit plus : il est mort, définitivement. »

Parole de Zarathoustra.

***

Traduction littérale

CaverneMais peu de temps après que Zarathoustra s’est débarrassé de l’illusionniste, il a de nouveau vu quelqu’un assis au bord du chemin qu’il suivait, à savoir un long homme noir, avec un visage maigre et pâle : celui-ci l’a contrarié violemment. « Malheur, a dit-il dit à son cœur, une affliction encagoulée est assise là, ce me semble, du genre des prêtres : que veulent ceux-ci dans mon royaume ?

Comment ! Dès que j’en ai réchappé de cet illusionniste : voilà qu’un autre noir magicien doit me passer en travers du chemin, –

– un quelconque sorcier qui pose les mains, un sombre thaumaturge de la grâce de Dieu, un calomniateur du monde plein d’onction, que le diable l’emporte !

Mais le diable n’est jamais à la place où serait sa place : il arrive toujours trop tard, ce maudit nain et pied bot ! »

Voilà comment pestait Zarathoustra, impatient dans son cœur, et pensait comment passer devant l’homme noir en détournant le regard : mais voyez, il en alla autrement. Au même instant, l’homme assis l’avait déjà aperçu ; et de manière semblable à quelqu’un qui tombe sur un bonheur inattendu, il s’est levé d’un bond et s’est élancé vers Zarathoustra.

« Quiconque que tu sois, randonneur, a-il-dit, viens en aide à un égaré, à un chercheur, à un vieil homme qui subirait ici aisément quelque dommage !

Le monde ici m’est étranger et lointain, j’ai aussi entendu hurler des bêtes sauvages ; et celui qui aurait pu m’offrir protection n’est lui-même plus.

Je cherchais le dernier homme pieux, un saint et un ermite, qui seul dans sa forêt n’avait pas encore entendu parler de ce que tout le monde sait aujourd’hui. »

« Qu’est-ce que tout le monde sait aujourd’hui ?, a demandé Zarathoustra, serait-ce ceci, que le vieux dieu auquel tout le monde croyait jadis ne vit plus ? »

« Tu le dis, a répondu le vieil homme attristé. Et j’ai servi ce vieux Dieu jusqu’à sa dernière heure.

Mais me voilà hors service, sans maître, et pas libre pour autant, et pas non plus joyeux une heure, ne serait-ce en souvenirs.

C’est pour ça que j’ai grimpé dans ces montagnes, pour me faire de nouveau enfin une fête comme il revient à un vieux pape et père d’église : car sache-le, je suis le dernier pape ! – une fête de pieux souvenirs et services divins.

Mais le voilà maintenant lui-même mort, le plus pieux des hommes, ce saint dans la forêt qui louait constamment son dieu par des chants et des murmures.

Je ne l’ai plus trouvé, quand j’ai trouvé sa cabane, – mais deux loups à l’intérieur, qui hurlaient à sa mort – car tous les animaux l’aimaient. Alors je me suis enfui.

Suis-je donc venu en vain dans ces forêts et montagnes ? Là, mon cœur s’est résolu d’en chercher un autre, le plus saint de tout ceux qui ne croient pas en Dieu –, de chercher Zarathoustra ! »

Voilà comment a parlé le vieillard et regardait le regard acéré celui qui se trouvait en face de lui ; mais Zarathoustra a pris la main du vieux pape et l’a considérée longuement avec admiration.

« Regarde, là, toi, le vénérable, a-t-il dit alors, quelle belle et longue main ! C’est là la main de quelqu’un qui a toujours distribué des bénédictions. Mais voilà qu’elle tient celui que tu cherches, moi, Zarathoustra.

C’est moi qui parle, Zarathoustra le sans-dieu : qui est plus sans-dieu que moi, que je me réjouisse de son enseignement ? » –

Voilà comment a parlé Zarathoustra et il transperçait de ses regards les pensées et arrière-pensées du vieux pape. Enfin, ce dernier a commencé :

« Qui l’aimait et le possédait le plus l’a désormais aussi le plus perdu – :

– regarde, de nous deux, je suis sans doute moi-même maintenant le plus sans-dieu ? Mais qui pourrait s’en réjouir ! » –

– « Tu l’as servi jusqu’à la fin, a demandé Zarathoustra pensivement après un profond silence, tu sais comment il est mort ? Est-ce vrai, ce qu’on dit, que c’est la pitié qui l’a étranglé,

– qu’il a vu comment l’homme était suspendu à la croix, et qu’il ne l’a pas supporté, que son amour de l’homme est devenu son enfer et finalement sa mort ? » –

Mais le vieux pape n’a rien répondu, mais regardait timidement de côté avec une expression douloureuse et sombre.

« Laisse-le s’en aller, a dit Zarathoustra après une longue méditation, lors de laquelle il regardait toujours le vieil homme droit dans l’œil.

Laisse-le s’en aller, il est déjà parti. Et bien que ça t’honore que tu ne dises que du bien de ce mort, tu sais aussi bien que moi qui il était ; et qu’il a suivi des chemins bizarres. »

« Soit dit entre trois yeux, a dit le vieux pape rasséréné (car il était aveugle d’un œil), en matière de Dieu je suis plus éclairé que Zarathoustra lui-même – et ai le droit de l’être.

Mon amour l’a servi pendant des années, ma volonté a suivi toute sa volonté. Mais un bon serviteur sait tout, et toutes sortes de choses que son maître se cache à lui-même.

C’était un Dieu caché plein de secrets. En vérité, même un fils, il n’en a pas eu autrement que par des chemins détournés. A la porte de sa croyance se trouve l’adultère.

Celui qui le loue comme un Dieu de l’amour, n’a pas l’amour en assez haute estime. Ce Dieu ne voulait-il pas aussi être juge ? Mais l’amant aime par-delà le salaire et la vengeance.

Quand il était jeune, ce Dieu du Levant, il était dur et vindicatif et s’est construit un enfer pour la délectation de ses préférés.

Mais il a fini par devenir vieux et mou et délicat et compatissant, plus semblable à un grand-père qu’à un père, mais plus semblable encore à une branlante vieille grand-mère.

Il était assis là, flétri, au coin de son fourneau, s’affligeait de ses faibles jambes, las du monde, las de vouloir, et il a étouffé un jour de sa trop grande pitié. » –

« Toi, vieux pape, a dit ici Zarathoustra entre-deux, as-tu toi, regardé ça avec des yeux ? Ça a bien pu se passer comme ça : comme ça, et aussi autrement. Quand les dieux meurent, ils meurent toujours de beaucoup de genres de morts.

Mais qu’importe ! Comme-ci ou comme ça, comme-ci et comme ça – il est parti ! Il allait contre le goût de mes oreilles et yeux, je ne voudrais pas dire pire à son propos.

J’aime tout ce qui regarde clairement et parle honnêtement. Mais lui – mais tu le sais, toi le vieux prêtre, il y avait en lui quelque chose de ton genre, du genre du prêtre –, il était ambigu.

Il était aussi flou. Comme il s’est courroucé contre nous, cet écumeux colérique, de ce que nous le comprenions mal ! Mais pourquoi ne parlait-il pas de manière plus pure ?

Et si ça tenait à nos oreilles, pourquoi nous a-t-il donné des oreilles qui l’entendaient mal ? Y avait-il de la boue dans nos oreilles, qui donc l’y avait mise ?

Il ratait trop de choses, ce potier qui n’avait pas fini son apprentissage ! Mais le fait qu’il ait pris sa vengeance sur ses pots et créatures parce qu’il ne les réussissait que mal, – c’était là un pêché contre le bon-goût.

Il y a aussi un bon-goût dans la piété : ce dernier a enfin parlé : « Loin avec un tel dieu ! Plutôt pas de dieu, plutôt faire son destin de ses propres poings, plutôt être un bouffon, plutôt être soi-même dieu ! » »

*

– « Qu’est-ce que j’entends !, a dit ici le vieux pape les oreilles dressées ; ô Zarathoustra, tu es plus pieux que ce que tu crois, avec une telle incroyance ! Un quelconque dieu en toi t’as converti à être un sans-dieu.

N’est-ce pas ta piété elle-même qui ne te laisse plus croire à un dieu ? Et ton excessive honnêteté va encore t’emmener par-delà bien et mal !

Regarde donc, qu’est-ce qui t’a été réservé ? Tu as des yeux, et une main et une bouche qui sont de toute éternité destinés à bénir. On ne bénit pas seulement avec la main.

Bien que tu veuilles être le plus sans-dieu, près de toi, je flaire une secrète odeur de consécration et de bien-être de longues bénédictions : j’en suis à l’aise et en souffre.

Laisse-moi être ton hôte, ô Zarathoustra, pour une seule nuit ! Nulle part ailleurs sur terre je me sens maintenant mieux qu’auprès de toi ! » –

« Amen ! Ainsi soit-il !, a dit Zarathoustra avec grand étonnement, là-haut conduit le chemin, là se trouve la caverne de Zarathoustra.

J’aimerais bien, pour de vrai, t’y accompagner moi-même, toi, le vénérable, car j’aime tous les hommes pieux. Mais un cri de détresse m’appelle et me presse de te quitter.

Dans mon domaine, nul ne doit subir dommage ; ma caverne est un bon port. Et ce que je préférerais, c’est remettre sur la terre ferme et les pieds fermes chaque être triste.

Mais qui donc te prendrait ta mélancolie de tes épaules ? Je suis trop faible pour ça. En vérité, nous aimerions attendre longtemps jusqu’à ce que quelqu’un vienne de nouveau réveiller ton dieu.

Car ce vieux Dieu ne vit plus : il est définitivement mort. » –

Parole de Zarathoustra.

***

Il s’agit ci-dessus du sixième chapitre de la « Quatrième et dernière partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas)Les autres chapitres et parties se trouvent ici.

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