Prenez garde !

20 décembre 2015 | Commentaires (0) | Zarathoustra

vérité|

Neuvième leçon du long prêche de sagesse tragique que Zarathoustra distille à ses hôtes, les hommes supérieurs, dans sa caverne perchée dans les montagnes.

Il s’agit aujourd’hui d’être sur ses gardes. Soyez méfiants, vous autres hommes supérieurs, vous autres hommes courageux, sincères, qui parlez à cœur ouvert : munissez-vous d’une bonne méfiance ! Retenez-vous de tout raconter et expliquer, retenez-vous de dire qui vous êtes, comment vous êtes, d’où vous venez, vers où vous cheminez et comment : taisez vos raisons secrètes, ne dévoilez rien ! Car c’est aujourd’hui la populace qui règne : les idées et valeurs vulgaires dominent et triomphent partout.

Et la populace ne comprend rien : pour le peuple, toute tentative de partage, toute explication est vaine. Aucune raison ne peut aujourd’hui renverser les valeurs et les idées auxquelles la masse a jadis appris à croire, comme ça, sans raisons, sans explications.

Voyez la place du marché : les gens se laissent convaincre par des gestes, des règles, des ordres, et non par des raisons. Les raisons ont même bien plutôt tendance à éveiller la méfiance, le soupçon. Si vous devenez explicatifs, si vous vous mettez à dévoiler comment les choses se jouent, en vous et autour de vous, comment et pourquoi elles vont et viennent, il y a toutes les chances qu’on vous regarde de travers. Car on n’aime pas entendre la vérité.

Et si une fois, malgré tout, dans la populace, c’est la vérité qui gagne, si tout à coup les gens voient juste sur quelque chose, le comprennent, non seulement de manière superficielle, mais vraiment, profondément, ne soyez pas dupes, ne soyez pas crédules, demandez-vous bien plutôt avec une bonne méfiance : « Quelle forte erreur a combattu pour cette vérité ? Quelle puissante erreur d’interprétation a pu conduire les hommes à ne pas se leurrer et à découvrir la vérité ? » Car tout vérité dévoilée par le peuple est un malentendu.

Méfiez-vous aussi des savants, des érudits, des scientifiques : gardez-vous de fréquenter les hommes qui ont de larges connaissances, qui prétendent tout savoir ! Au fond, même s’ils font mine de vous apprécier, ils vous détestent. Car ils sont jaloux : loin de votre richesse, de votre surabondance, de votre jeu, de votre recherche, de votre créativité, ils sont quant à eux stériles ! Ils ont des yeux froids et secs, des méthodes toutes faites. Ils objectivent, rationalisent et aseptisent tout : face à eux, tout oiseau se trouve déplumé, tout ce qui peut voler perd ses plumes – et se trouve cloué au sol.

Bien sûr, ils sont fiers de leur savoir, de leur science, et ils se vantent de ne pas mentir, de ne jamais mentir, et de toujours dire la vérité : mais ils ont beau se présenter comme incapables de mentir, et n’exprimer que des choses effectivement et objectivement vraies, ils n’aiment pas pour autant la vérité. Loin de chercher la vérité de la vie, d’être aspirés par la seule et grande vérité claire obscure de la vie, ils visent une accumulation de petites vérités objectives, effectives, toutes claires. Prenez garde ! Méfiez-vous de ces gens !

Vous le savez bien : en étant froid, sec, objectivant, en étant sans fièvre ni passion, on peut certes savoir infiniment de choses, devenir un savant, un être supérieur, mais on est loin d’avoir de vraies connaissances des phénomènes comme ils vont et viennent, d’où, comment et vers où !

Je ne crois pas ce que racontent les esprits secs et froids, les esprits sérieux. Ne soyez pas dupes : quiconque est incapable de mentir ne sait pas ce qu’est la vérité. Car la vérité n’est jamais fixe, jamais objective, jamais toute claire, mais toujours en mouvement, toujours dans l’entre-deux, dans l’un et l’autre, l’un avec l’autre, l’un dans l’autre.

Telle est la neuvième des vingt leçons de Zarathoustra.

***

Traduction littérale

Ayez aujourd’hui une bonne méfiance, vous autres hommes supérieurs, vous autres courageux ! Vous autres qui parlez à cœur ouvert ! Et gardez secrètes vos raisons ! Car cet aujourd’hui est celui de la populace.

Ce que le peuple a un jour appris à croire sans raisons, qui pourrait le lui renverser – par des raisons ?

Et sur la place du marché, on convainc par des gestes. Mais les raisons rendent la populace méfiante.

Et si une fois la vérité a remporté la victoire, alors demandez-vous avec une bonne méfiance : « Quelle forte erreur a combattu pour elle ? »

Gardez-vous aussi des savants ! Ils vous détestent : car ils sont stériles ! Ils ont des yeux froids et secs, devant eux chaque oiseau est étendu déplumé.

De tels se vantent de ne pas mentir : mais l’impuissance à mentir n’est de loin pas encore l’amour de la vérité. Prenez garde/Méfiez-vous !

Etre libre de fièvre n’est de loin pas encore connaître ! Je ne crois pas les esprits refroidis. Quiconque ne peut pas mentir ne sait pas ce qu’est la vérité.

***

Il s’agit ci-dessus de la neuvième partie du treizième chapitre de la « Quatrième et dernière partie » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas). Les précédents chapitres et parties se trouvent ici. Musique : Keith Jarrett, Köln Concert, 1975.

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