Créer pour son prochain

3 janvier 2016 | Commentaires (1) | Zarathoustra

Plonger en soi-même|

Onzième leçon du prêche de sagesse tragique que Zarathoustra distille à ses hôtes, les hommes supérieurs, dans sa caverne perchée dans les montagnes.

Vous le savez bien, vous autres créateurs, hommes supérieurs : comme les femmes enceintes ne supportent les douleurs que pour leur propre enfant, on n’est prêt à souffrir que pour sa propre création, sa propre œuvre.

Même si la plupart dit le contraire, prétend qu’on s’engage toujours « pour son prochain », ne vous en laissez pas conter, ne vous laissez pas persuader ! Demandez-vous plutôt qui est votre prochain, qui est votre prochain à vous ? Si vous n’agissez pas que pour vous, mais aussi « pour votre prochain », pour sûr que vous ne créez pas pour lui ! Soyez honnêtes : vous ne créez que pour vous-mêmes, pour le fond mystérieux qui travaille en vous-mêmes !

Désapprenez-moi donc ce « pour », vous autres créateurs : votre saine vertu veut que vous ne fassiez plus rien « pour », « afin de » et « parce que ». Fini les buts, les idées, la causalité, les anciennes valeurs : tout ça est révolu ! L’heure est venue de se boucher les oreilles face à tous ces faux petits mots, cette fausse petite logique, cette fausse petite morale qui fourvoient la pensée et pervertissent les œuvres.

Aujourd’hui, seuls les petites gens ont pour vertu de créer « pour leur prochain ». Oui, seuls les petites gens se serrent les coudes, s’entre-aident, dans le sens du « qui se ressemble s’assemble » et du « une main lave l’autre ». Ils ne font que promouvoir la médiocrité, la platitude, la superficialité.

Loin de là votre intérêt, votre égoïsme à vous, vous autres hommes supérieurs ! Intérêt, égoïsme qui dépasse les petites gens, auquel ils n’ont ni l’accès, ni le droit, ni les moyens, eux les médiocres, les superficiels qui foncent sans jamais se plonger en eux-mêmes !

Vous le sentez bien : contrairement au leur, votre égoïsme et intérêt d’êtres créateurs est, lui, marqué par la prudence et la prévoyance de la femme enceinte, engagée pour ce qui se joue au plus profond d’elle-même ! Vous, toute votre créativité, tout votre amour est protégé, ménagé, nourri par votre fruit caché qui mature au fond de vous, à l’abri des regards : le surhomme !

Votre amour et votre vertu sont bien là, auprès du surhomme à venir ! Votre « prochain » à vous, hommes supérieurs, hommes créateurs, se trouve au plus profond de vous-mêmes : votre œuvre, votre volonté, le surhomme.

Ne vous laissez pas conter, ne vous laissez pas persuader ! Ne vous laissez pas fourvoyer par les anciennes valeurs : elles sont aussi fausses que dangereuse pour l’avenir de l’humanité !

Telle est la onzième des vingt leçons de Zarathoustra.

***

Traduction littérale

Vous autres créateurs, vous autres hommes supérieurs ! On ne fait de grossesse que pour son propre enfant.

Ne vous en laissez pas conter, persuader ! Qui donc est votre prochain ? Et si vous agissez aussi « pour le prochain », – pour sûr que vous ne créez pas pour lui !

Désapprenez-moi donc ce « pour », vous autres créateurs : votre vertu, justement, veut que vous ne fassiez plus une chose « pour » et « afin de » et « parce que ». Contre ces faux petits mots, vous devez vous boucher les oreilles.

Le « pour le prochain » n’est la vertu que des petites gens : là, on dit « qui se ressemble s’assemble » et « une main lave l’autre » : – ils n’ont ni le droit ni la force d’atteindre votre intérêt personnel !

Dans votre intérêt personnel, vous autres créateurs, est la prudence et la prévoyance de la femme enceinte ! Ce que personne n’a encore vu de ses yeux, le fruit : c’est lui qui protège et ménage et nourrit tout votre amour.

Là où est tout votre amour, auprès de votre enfant, là est aussi toute votre vertu ! Votre œuvre, votre volonté est votre « prochain » : ne vous laisser pas persuader par de fausses valeurs !

***

Il s’agit ci-dessus de la onzième partie du treizième chapitre de la « Quatrième et dernière partie » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas). Les précédents chapitres et parties se trouvent ici. Musique : Keith Jarrett, Köln Concert, 1975.

 

 

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