Danser sur l’abyme

21 février 2016 | Commentaires (0) | Zarathoustra

buttonDix-septième leçon du prêche de sagesse tragique que Zarathoustra distille à ses hôtes, les hommes supérieurs, dans sa caverne perchée dans les montagnes.

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Jamais les bonnes choses ne se déroulent sans encombre ; jamais elles ne réussissent en allant tout droit. Toute réussite se joue hors des sentiers battus, passe par des chemins de traverse. A l’approche de leur bonheur, comme les chats, les bonnes choses font le gros dos, elles ronronnent intérieurement. Toute réussite a les pieds ailés, est légère – et a l’âme rieuse.

Le pas lui-même de quelqu’un révèle s’il chemine sur sa voie ou non : regardez comme je marche ! Mais regardez bien : quiconque s’approche de son but, quiconque est sur le point de parvenir à son sommet, il ne marche plus : il vole, il danse.

Et voyez, il est vrai : je suis devenu quantité de choses ; quantité de choses, mais pas une statue ; tout sauf une statue. Comme je suis loin d’être là, debout, raide, engourdi, pétrifié comme une colonne ! Oui, j’aime le mouvement, la souplesse, la marche rapide, le vol, la danse.

Et si la terre est basse et cruelle ; et si elle est remplie de marais et d’épaisse et étouffante tristesse, seul celui qui a les pieds légers est en mesure de courir par-dessus la vase ; lui seul est en mesure d’y danser, de patiner en toute grâce sur la glace bien lisse.

Elevez vos cœurs, mes frères, élevez-les bien haut ! Plus haut ! Et n’oubliez pas non plus les jambes ! Elevez aussi vos jambes, vous autres excellents danseurs ! Et mieux encore : sachez les lever si haut et si bien, vos jambes que, loin de tomber, vous soyez encore en mesure de tenir debout et continuer à danser sur votre tête !

Telle est la dix-septième des vingt leçons de Zarathoustra.

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Traduction littérale

Toutes les bonnes choses s’approchent de travers de leur but. Comme les chats, elles font le gros dos, elles ronronnent intérieurement face à leur proche bonheur, – toutes les bonnes choses rient.

Le pas révèle si quelqu’un avance déjà sur sa voie : regardez-moi donc marcher ! Mais quiconque s’approche de son but, celui-là danse.

Et, en vérité, je ne suis pas devenu statue, je ne suis pas encore là, debout, raide, engourdi, pétrifié, une colonne ; j’aime la marche rapide.

Et s’il y a sur terre également des marais et une épaisse tristesse : celui qui a les pieds légers court encore par-dessus la vase et danse comme sur de la glace balayée.

Elevez vos cœurs, mes frères, haut ! Plus haut ! Et n’oubliez pas non plus les jambes ! Elevez aussi vos jambes, vous autres bons danseurs, et mieux encore : tenez aussi debout sur la tête !

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Il s’agit ci-dessus de la dix-septième partie du treizième chapitre de la « Quatrième et dernière partie » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas). Les précédents chapitres et parties se trouvent ici. Musique : Keith Jarrett, Köln Concert, 1975.

 

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